ALEAS, GRAVURES

On le savait, Jean Nazelle est graveur et uniquement graveur. Sa presse trône à l’atelier et il tire lui-même ses gravures, ce qui n’est pas une évidence. Beaucoup d’artistes qui pratiquent la gravure, pour elle-même ou en contrepoint d’un travail de peinture ou d’installations, font exécuter leurs projets par un praticien dans un atelier spécialisé. Un artiste qui ne fait que de la gravure, qui conçoit à la fois le projet, l’image et en exécute la réalisation manifeste une forme d’engagement vis-à-vis d’une technique séculaire qui traverse le temps et perdure dans l’art contemporain, malgré sa composante « artisanale » à l’ère numérique.

On sait que la gravure est par nature une technique de multiplication de l’image puisque son inscription première se fait sur une plaque, en général de cuivre, parfois de laiton ou de plexiglass. Que les enduits, les acides, leurs morsures et bien d’autres alchimies d’initiés sont ses matériaux. Que son apparition sur le papier, dernière étape de cette secrète préparation, procède d’un geste, le passage sous presse de la plaque finalement encrée, qui peut être répété plusieurs fois. Il y a donc des gravures annotées d’un chiffre de tirage qui va de centaines d’exemplaires pour les tirages commerciaux aux nombres plus confidentiels de 25, 10, 5 pour les artistes qui la pratique en délicatesse.

Il se trouve que Jean Nazelle, depuis quelques temps, pratique la gravure comme un peintre. Une gravure, un tirage unique : 1/1 ! Ce n’est pas une coquetterie, c’est juste une urgence. Elle n’est pas nouvelle, on le savait déjà grand travailleur, mais c’est la solution pour une liste de projets si longue qu’il n’est plus de mise de multiplier les tirages tant les images abondent, surgissent et se collisionnent pour naître en premier.

Elles sont Sans titre, cela depuis toujours, car nul n’est besoin de savoir quand, comment, pourquoi apparaissent ces traces rythmées, ces grilles et ces trames, ces paysages cachés, ces flots de couleur, ces silences soudains, ces fleurs d’encre, ces presque rien qui murmurent l’oubli. Sans titre, ne rien dire de plus que ce qu’on donne à voir, et pourtant, là est le réel, la vie-l’amour-la mort, la vraie vie, ses Aléas

Et comment présenter une production si pleine d’humanité, si peu soucieuse de discours, tellement sincère et si secrète ? En oubliant d’être didactique, en faisant fi du propos même de l’artiste qui s’explique ; oui bien sûr, les métamorphoses de l’image, les successions d’encrages sur une même plaque, les étapes, les combinaisons et permutations… On l’a déjà dit et écrit, c’est ainsi que naissent ces séries dont les motifs se métamorphosent, pâlissent ou au contraire se saturent en s’incorporant les uns les autres. C’est ainsi dans l’ordre des listes épinglées à l’atelier et l’on pourrait accrocher les gravures en vue de cette démonstration.

On peut aussi tenter des classifications au sein de la profusion des genres, ce foisonnement caractéristique du travail acharné de Jean Nazelle. Et regrouper ensemble des images signifiantes, leurs mouvements, leur nature, celles qui écrasent la couleur en une seule tache informelle ou au contraire l’étirent en traces baroques. Rassembler les trames, les empreintes, isoler les florales, les végétales, dégager les géométriques, mettre ensemble les gravures complices que Sophie Hurlimann a brodé de fils de couleur dans le sillage des lignes d’encre de son père.

On pourrait faire parler son goût de la couleur, les roses de sang, les noirs terribles, la douceur des verts, les turquoises précieux, les gammes de gris, les bleus de cristal, et voir comment la couleur charrie les roulis des grandes frayeurs ou calme le jeu dans la transparence.

Cette exposition, Aléas, nous entraîne au-delà de ces catégories. On les devine, on les perçoit mais on a envie aussi de les confronter, de faire coexister l’extrême attention aux frémissements d’une surface d’encre pâle avec certains tumultes orageux ou presque opaques. Et introduire le doute : où est Jean Nazelle, comment nommer et définir ces contradictions assumées ?
Faut-il vraiment le faire ou seulement admirer la force d’un artiste qui sait et dit que la fragilité est humaine?

Marie-Fabienne Aymon