Muriel Zeender. Les lois de l’équilibre
Et si le jardin, par un mouvement imprévu et impétueux, pénétrait l’intérieur de la Fondation Moret ? Il se peut que l’exposition de Muriel Zeender : Les lois de l’équilibre ait opéré ce geste. Ou du moins l’artiste a-t-elle choisi de déplacer des végétaux qui ne deviennent pas pour autant des plantes d’intérieur. En grands formats, à l’huile sur des toiles libres, des fraises et des lichens se répandent sur les murs. La frontière entre le dedans et le dehors, déjà ténue en ce lieu, se trouble encore davantage par un envahissement de formes et de couleurs.
Les fraises sont ramassées (Coger fresas est le titre générique de la série), elles s’empilent, mûres, parfois même croquées. Elles se chevauchent, se superposent – les lois de l’équilibre ? – exhibant leur pulpe et leur texture. Énormes, elles ont des tailles disproportionnées qui expriment l’abondance mais aussi une inquiétante démesure. Sensuelles, elles sont d’un rouge intense qui sourd de la forme ; le rouge, la couleur qui traverse depuis le début les œuvres de Muriel Zeender.
Les lichens, ces organismes composites, souvent minuscules, se retrouvent eux aussi agrandis en filaments de couleurs variées. Dans la nature, minuscules, ils s’attachent aux troncs ou aux branches. Gigantesques sous le pinceau de Muriel Zeender, ils forment des compositions complexes où l’organique devient somptueusement abstrait.
Lors de ses visites à la Fondation Moret pour préparer l’exposition, Muriel Zeender a perçu cet espace comme une maison, une demeure toutefois vide et désertée. Elle y a fait entrer le jardin et lui a associé une multitude de présences féminines, des femmes qui, traditionnellement, s’occupent – consentantes ou obligées – de la maisonnée. Dans ses explorations iconographiques, l’artiste a rencontré des archives visuelles représentant les femmes des années 1930 à nos jours. En résulte une série de dessins, soit inspirés de magazines féminins, soit repris de publicités, un peu à la manière de l’artiste pop américain Roy Lichtenstein. De formats variés, ces travaux sur papier mettent l’accent, par un cadrage ciblé, sur une situation exprimant la vie des femmes, une vie réglée par et pour les hommes. Les figures féminines – la pin-up, la séductrice, la ménagère, la danseuse, l’artiste, Eve, la femme-objet – expriment les contraintes et les injonctions – sois belle, sois mince, ne parle pas trop fort, tiens-toi bien, sois douce – adressées si souvent aux femmes. Muriel Zeender énonce ici le destin des femmes – les lois de l’équilibre ? -, une histoire collective et répétitive. Elle convoque ces représentations comme des témoignages, des récits de vie avec lesquels, de manière intime, elle souhaite s’accorder et leur offrir une résonnance.
Ces dessins affichent une variété de tons laissés à la libre interprétation du visiteur et de la visiteuse : l’ironie, l’humour, l’absurde, la tendresse, le dépit, l’accablement, la révolte.
Certains dessins dont la ligne trace à elle seule la forme en un trait souple et délié sont des transferts exécutés au carbone. D’autres affichent des textures chatoyantes, ne laissant pas deviner facilement leur technique et jouant du trompe-l’œil. Ils sont réalisés avec des maquillages : fards, ombres, bâtons de rouge à lèvres, poudre. Voilà l’inventivité de Muriel Zeender : expérimenter des matières non artistiques pour troubler les attentes. Rien n’est gratuit ni convenu dans son travail : la technique va de pair avec le contenu et tout s’ajuste – les lois de l’équilibre ? – par des recherches et des expérimentations précises. Le délicat et agile maniement de ces poudres et autres fards, en grande partie donnés par des femmes souhaitant de cette manière collaborer et témoigner, atteint de subtils effets picturaux.
Dans cette demeure à l’architecture harmonieuse dirigée par la symétrie – les lois de l’équilibre ? – on découvre une Annonciation, reprise d’une célèbre fresque (1442) de Fra Angelico peinte au couvent de San Marco à Florence. Réalisée aussi au maquillage, ce diptyque provient des premières recherches de Muriel Zeender pour cette exposition, lorsque, à partir de cette maison au jardin clos, elle a étudié les représentations de l’Annonciation qui mettent en scène la Vierge Marie. Avec le corps de Marie, c’est une autre injonction faite aux femmes qui pointe : la pureté qui s’oppose, en une double contrainte, à celle de la séduction et de la sensualité.
De plus, l’Annonciation permet de relier aussi l’intérieur (la maison) à l’extérieur (le jardin). En effet, à la Renaissance, elle offre une scène propice pour développer la perspective géométrique qui se met en place à cette époque en faisant converger les lignes de fuite de la composition vers le jardin de la maison de Marie, à la fois ouverture et clôture.
Cette exposition, dont la plupart des œuvres ont été créées pour cet espace et pour notre temps, met en question ce que nous regardons : quelles relations entre les hommes et les femmes ces images véhiculent-elles ? Quel appétit éprouvons-nous face aux fraises ? Quel est le corps qui revêt la robe ? Qu’expriment les femmes qui ont laissé à l’artiste leur témoignage sur de petits papiers prolongeant la phrase que leur proposait l’artiste : « J’ai compris que j’étais une fille la fois où… »
La robe, intitulée Lachésis du nom d’une des trois Parques de la mythologie grecque, résulte d’un singulier « ouvrage de dames » : de nombreuses femmes ont réalisé au crochet quelques rangées de mailles. L’artiste a crocheté et assemblé les parties en une robe fort seyante. Et le fil ? De la ficelle en polyester utilisée par le boucher ou la ménagère pour enrouler le gigot avant de l’enfourner. Alors, le corps de la femme sera bien maintenu, ne débordera pas, restera à sa place – les lois de l’équilibre ?
Eléments biographiques
Après un doctorat en littérature romande, Muriel Zeender se forme au dessin et à la peinture, tout en développant des projets qui habitent l’espace. Son travail a été exposé notamment à la galerie Hofstetter à Fribourg (2016), au Musée du papier peint (Mézières, 2017), à la galerie C (exposition extra muros, Bellinzone, 2019), à la Ferme-Asile (Sion, 2019), au Centre d’art dramatique de Nuithonie (Villars-sur-Glâne, 2020), à la galerie de la Grande Fontaine (Sion, 2022), à la Villa Bernasconi (Grand-Lancy, 2022), au Musée de Morat (2023).
Elle vit et travaille dans le canton de Fribourg.
Une invitation
Chaque visiteuse, de manière anonyme, est invitée à prendre un papier découpé, à compléter la phrase proposée par Muriel Zeender « J’ai compris que j’étais une fille la fois où… » et ainsi multiplier les témoignages répandus aux pieds de Lachésis.
Curatoriat et texte: Véronique Mauron Layaz, historienne de l’art (Ph.D)